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Conduites par l’Instance Vérité et Dignité (IVD), les auditions
publiques des opposants martyrisés par les régimes de Bourguiba et de
Ben Ali ont déclenché chez Ridha*, 68 ans, le besoin de s’exprimer.
Témoignage choc d’un ex-policier sur le système répressif des années
noires.
« C’est sans doute par lâcheté, mais je ne veux pas m’exposer ; mon
monde s’effondrerait. À part mon épouse, personne ne connaît ce pan de
mon passé. J’ai grandi dans un petit village du Sahel, près de Msaken,
où mon enfance a été ponctuée de récits de la bataille de Monte Cassino
que ressassait mon père, un tisserand enrôlé dans l’armée française.
J’étais un élève moyen, mais j’avais de bonnes aptitudes sportives.
Je n’avais pas conscience, pas plus que mes collègues, d’avoir intégré un système répressif. »
Cela a compté quand, après deux ans de vagues études de sciences
économiques à Tunis, j’ai intégré l’école des cadres de la police, au
milieu des années 1970. Nous étions heureux, nous étions sûrs d’avoir un
emploi, qui plus est au sein de l’autorité. Travailler pour le
“Hakem” – celui qui commande –, être l’un de ses représentants, était à
l’époque une position très enviée, assimilée à celle d’une élite.
Violences policières admises depuis longtemps
C’est à partir de là que le jeune homme insouciant et fêtard que
j’étais s’est coulé dans le moule. Je n’avais pas conscience, pas plus
que mes collègues, d’avoir intégré un système répressif. Nous étions
convaincus d’être un rouage nécessaire de l’État. Dans l’enseignement
qui nous était dispensé, la torture n’était pas au programme, mais les
techniques d’interrogatoire, les cours de psychologie et la formation
physique nous ont appris à modeler nos attitudes et à exercer des
pressions pour briser les résistances. Le tour de vis avait commencé
bien avant que j’intègre la police et occupe un premier poste à Gabès
[Sud], en 1978.
L’unique délit de ces gens-là était leurs
opinions. Ils n’étaient pas des criminels, et ils ont été traités comme
étant pires que des assassins. «
J’avais affaire à des petites frappes auxquelles j’arrivais, en
haussant le ton et en tapant sur la table, à soutirer des aveux.
Certains étaient plus retors. Mais personne n’avoue un méfait avec des
formules de politesse, sans y être contraint. Bousculer un suspect
physiquement est une routine admise. L’un de mes premiers
interrogatoires a été celui d’un pédophile. Comment ne pas gifler un
violeur qui a détruit la vie d’un enfant ? Est-ce de la torture ? On ne
se pose ce genre de questions que plus tard. Sur le moment, on est mû
par de la colère, qui devient très vite de la rage. On devient un
monstre face à l’horreur. Tout cela pour dire que les sévices ont
toujours existé. Bien avant Ben Ali. Et se poursuivent après lui.
Les traces de l’occupation allemande
Il y avait un certain héritage de la période coloniale, des anciens
avaient même fricoté avec les Allemands durant la brève occupation.
“Nous n’avons pas inventé la gégène”, nous disaient nos supérieurs, qui
nous rapportaient les exactions commises par des tortionnaires nommément
cités comme si c’était de hauts faits d’armes. Nous n’étions ni pervers
ni sadiques, ou du moins nous ne nous percevions pas comme tels, même
si certains étaient plus inhumains et faisaient du zèle.

Nous perdions ainsi nos repères et finissions par être galvanisés par
ces récits et convaincus d’être en lutte contre des forces obscures qui
allaient mettre à genoux le pays. La Direction de la sûreté de l’État
[DSE] n’était pas seule à regrouper la police politique, laquelle était
dans tous les services : garde présidentielle, DSE, renseignements
généraux ou garde nationale. Nous en avons tous fait partie à un moment
ou à un autre. Nous pouvions à tout moment être appelés en renfort dans
les lieux les plus inattendus.
Engrenage
Au plus fort de la persécution des islamistes, au début des années
1990, nous opérions dans des fermes désaffectées, des commissariats, les
locaux du ministère de l’Intérieur ou encore les casernes d’El-Gorjani
et de Bouchoucha. Il suffit de peu pour faire d’un lieu un espace de
torture. L’investissement est dérisoire. C’est terrible de repenser à
tout ça et de le formuler ainsi. Mais finalement, on ne nous laissait
pas le loisir de penser. Nous formions des petites équipes dirigées par
un chef et menions les interrogatoires à deux ou trois. L’un de nous
était toujours plus déterminé, mais aucun ne se permettait de flancher
et de perdre ainsi la face par rapport à ses collègues.
Parfois, la pitié prenait le dessus.
Certains simulaient des séances de torture quand ils se retrouvaient
seuls avec un détenu. »
Il fallait d’abord humilier le prévenu, amoindrir sa résistance, en
le faisant se déshabiller et prendre des postures avilissantes, en le
frappant avec des tuyaux en caoutchouc, des cravaches, tout en laissant
le moins de traces possible, et en réitérant les questions jusqu’à ce
qu’il soit dans la confusion. Puis il y avait les techniques plus
sophistiquées, comme celle du poulet rôti, où, suspendu nu à une barre
de fer, pieds et poings liés, le détenu était frappé et soumis à des
décharges électriques sur les parties les plus sensibles du corps. Celle
du bain, où on lui plongeait la tête dans un récipient d’eau et de
produits chimiques, ou d’excréments, ou encore celle où on le faisait
asseoir sur une bouteille. Avec des variantes plus ou moins atroces
selon l’humeur et le degré de sauvagerie de l’équipe. Nous étions dans
un engrenage, mais cela n’ôte rien à notre responsabilité.
Obéir quoi qu’il arrive
Extorquer des aveux n’était pas la réelle finalité des
interrogatoires. On savait déjà tout, et il était bien rare que des
prévenus nous en apprennent plus, d’autant qu’ils finissaient par avouer
même ce qu’ils ignoraient. Vrais ou faux aveux, nous transmettions tout
à nos supérieurs, qui constituaient les dossiers transmis au juge
d’instruction. Ces méthodes barbares servaient à dissuader à jamais les
victimes de s’opposer au régime. L’unique délit de ces gens-là était
leurs opinions. Ils n’étaient pas des criminels, et ils ont été traités
comme étant pires que des assassins. Avec les islamistes, c’était
insoutenable, d’autant plus qu’ils ne cessaient de s’en remettre à Dieu
dans des conditions telles que d’autres l’auraient renié.
Parfois, la pitié prenait le dessus. Certains simulaient des séances
de torture quand ils se retrouvaient seuls avec un détenu, mais ce
sentiment nous était interdit car nous pouvions être perçus comme des
dissidents et risquer notre carrière. Nous devions obéir aux ordres en
toutes circonstances. En parallèle, ma vie était confortable, je
construisais ma maison, j’avais des projets, je partais en formation en
France, au Royaume-Uni, participais aux échanges intermaghrébins et
travaillais au renseignement antiterroriste. J’estimais avoir réussi
socialement et avoir la considération de mon entourage. Plus tard, j’ai
pris conscience que ce que je prenais pour du respect était de la
crainte.
Les regrets des années après
Je n’ai mesuré la portée de ce que nous avions fait subir à des
personnes pour leurs opinions que lors de la deuxième séance d’audition
des victimes. La vie brisée des femmes qui ont témoigné m’a bouleversé.
Je n’ai jamais touché à une femme, mais j’ai entendu plus d’une fois
leurs cris dans les sous-sols du ministère. Dans ces années-là, je ne
conduisais plus d’interrogatoires mais faisais la chasse aux islamistes.
J’étais devenu l’un des hommes qui œuvraient en coulisses pour les
patrons de la sûreté. Je transmettais des ordres qui n’étaient pas
toujours écrits et rendais aussi compte à mes supérieurs des agissements
de mes collègues, qui faisaient certainement de même. Tout le monde
surveillait tout le monde, mais de manière absurde et improductive.
Je me suis tourné vers Dieu, mais son pardon est plus facile à obtenir que celui des hommes. »
Ce sont les renseignements égyptiens qui nous ont prévenus de
l’opération des jihadistes de Soliman en 2006. J’ai fait valoir mon
droit à la retraite en 2008 après avoir été mis à l’écart, avec ma
hiérarchie, au lendemain de l’attentat de la Ghriba, en 2002. Je suis
parti avec un sentiment d’amertume à l’égard d’un système qui dévorait
ses propres enfants. Quand il m’arrivait de croiser un ancien détenu, je
feignais de ne pas le reconnaître. Il faisait de même.
Depuis la révolution, depuis que les gens racontent ce qu’ils ont
vécu, j’ai eu l’occasion de repenser à tout cela. Je suis à la fois
excédé que personne n’admette que le système répressif imposait la
torture et désespéré d’en avoir été partie prenante. Tous les regrets
que je peux formuler n’effaceront rien de ce qui a été fait. C’est à mon
tour d’être torturé. Je me suis tourné vers Dieu, mais son pardon est
plus facile à obtenir que celui des hommes, d’autant qu’il m’est
impossible de trouver les mots pour le quémander. La honte me mine, me
poursuit. L’opprobre public m’achèverait. Je ne crois pas avoir été
dénoncé, mais j’ai peur d’être poursuivi et de finir en prison, de vivre
ce que j’ai fait vivre à d’autres. Je suis peut-être un lâche, mais pas
un monstre. »
* Le prénom a été modifié.